Errances urbaines : Pont Saint Pierre ou l’expérience de l’éphémère

Au cours d’une consultation citoyenne relative au projet « Rive gauche – Rive droite », un projet de piétonisation éphémère du pont Saint-Pierre a été proposé par les habitants des quartiers alentours. Du 18 juillet au 22 août 2022, l’accès du pont est donc réservé aux piétons et cyclistes. La « Traversée », fresque colorée conçue par les plasticiens Nicolas Delpech et Benjamin Stoop, habille le bitume brûlant d’un éphémère costume d’été. Du mobilier urbain et un brumisateur ont également été installés sur le pont. Çà et là, tables de pique-nique ou chaises longues en bois, structures en forme d’étoile stylisée ou de ligne ondulée servent de point de chute aux passants.

Premières impressions

Ayant vécu des années dans ce quartier, je suis curieuse de découvrir cet espace réaménagé. Je décide de me rendre sur le pont plusieurs fois au cours de l’été pour me faire un avis.

Contraste : Aux abords du pont, côté Saint-Pierre, la vue de la place, large espace tout en nuances de gris et recouvert par l’ombre des arbres, contraste avec celle du pont baigné de soleil dont on devine les couleurs, au loin.

Ombres et couleurs

Lieu de passage / lieu de repos : Les formes et couleurs de la fresque suscitent la curiosité, tandis que la présence du mobilier urbain invite au repos. Pourtant, ma halte sera très ponctuelle. Le sentiment de me trouver sur un lieu de passage ou aux usages mal définis m’empêche de me détendre. Cette sensation est renforcée par le fait que, hormis les chaises longues en bois, les autres éléments prévus pour s’asseoir sont dépourvus de dossier. Je ne trouve pas ma place ici. Peut-être est-ce en partie dû à l’habitude d’avoir toujours vu le pont traversé par des voitures ? 

Banc dépourvu de dossier

Ephémère / pérenne : Au regard de la temporalité et des températures élevées, la peinture du sol a été choisie pour sa durée de vie limitée et sa résistance à la chaleur. Par contre, aucun dispositif n’a été prévu pour se protéger du soleil, et les matériaux lourds du mobilier évoquent une installation pérenne plutôt qu’éphémère. Les divers éléments d’aménagement du pont me paraissent donc évoquer des usages contradictoires, paradoxaux, qui participent à mon impression de lieu à l’usage ambigu.

Chaises longues en bois

Choisir ses espaces : remodeler la ville

Cet été, plus encore que les précédents, la ville paraît changer de visage, comme si l’espace urbain subissait une distorsion : notre rapport aux lieux est modifié, nous préférons certains trajets et en délaissons d’autres, remodelant ainsi mentalement la ville et les possibilités de déplacement qu’elle offre. La contrainte de la chaleur donne lieu à de nouvelles expérimentations de l’urbain, souvent en partie fondées sur un principe d’évitement ou de protection. On recherche ce que l’on pourrait qualifier de « lieux-refuge », fuyant le sol minéral et la foule, avides d’ombre et de végétation. A l’heure où la chaleur se fait synonyme d’exil éphémère, d’abandon relatif de certains espaces sur des plages horaires données, sur le pont Saint-Pierre, l’absence de zone ombragée me semble donc totalement contre-intuitive. La présence du brumisateur, quant à elle, révèle à mon sens un défaut d’anticipation des contraintes liées au changement climatique : pénuries et restrictions ont bientôt condamné son usage. Cet été, à Toulouse (comme ailleurs), l’eau a la fâcheuse tendance à s’évanouir dans les airs pour laisser place à des étendues de terre sèche.

Ilots assoiffés de Garonne évaporée

Vivre dans la ville, c’est aussi la réinventer, redéfinir ses usages pour s’adapter aux changements. Faire la ville, c’est d’abord la penser, la rêver, la remettre en question. Imaginons un futur riche de lieux mixtes : des espaces que l’on pourrait occuper en toutes saisons et au sein desquels les températures extrêmes seraient moins contraignantes pour le corps et l’esprit. Des espaces dont la conception prendrait en compte les réalités des changements climatiques et de leurs impacts sur nos vies.

Végétalisation : l’expérience de la sobriété ou le choix du vide…

Au cours du mois d’août, des jardinières ont été déposées sur le pont. De maigres tiges vertes s’en échappent timidement. Sous le soleil brûlant qui semble hurler la nécessité de se protéger de ses rayons blancs, la vue de ces plantes chétives me fait l’effet d’une mauvaise blague : sentiment exacerbé par le contraste saisissant avec la place Saint-Pierre qui demeure ombragée. La présence des jardinières qui ne semblent ici n’avoir qu’une fonction décorative, ne fait que souligner l’absence de végétalisation. Ces plantes qui me semblent minuscules proportionnellement à l’espace environnant, me font penser à Gulliver qui, au cours de l’un de ses voyages, s’est retrouvé dans un monde de géants. Là-bas, ces plantes auraient été immenses et auraient pu faire office de parasols pour nos corps minuscules… Bref, retour à la réalité : ici, pas d’ombre sur le pont.

L’art du presque rien

Vivre ensemble : circuler et partager l’espace

Sans surprise, la fréquentation du pont semble être liée à la température : faible aux heures les plus chaudes de la journée et importante en soirée ou quand il fait moins chaud. Pourtant, en dépit de la chaleur, à toute heure de la journée, je croise des personnes sur le pont. Est-ce l’effet de la nouveauté qui attire les badauds ou l’aménagement répond-il à un besoin d’espaces de repos et de piétonisation ici ou dans la ville, de façon plus générale ? 

Au cours de mes promenades sur le pont, les usages des voies de circulation me paraissent partiellement respectés. Ici, comme c’est le cas régulièrement dans le reste de la ville, un certain nombre de piétons évolue sur les pistes cyclables. Les cyclistes, par contre, m’ont semblé respecter majoritairement l’espace des piétons en circulant sur leur voie, mais pas toujours dans le sens indiqué. Quelques trottinettes électriques et scooters évoluent aussi régulièrement sur la piste cyclable. 

Sur le pont, la présence du mobilier urbain aurait pu favoriser une certaine convivialité. Mais les usages paraissent plutôt répondre à un besoin de partage de l’espace, en vue de son optimisation. Les tables de pique-nique en bois évoquent les aires d’autoroute ou les parcs – dans lesquels l’usage tacite est l’occupation d’une table par groupe -, ou bien certaines terrasses de bar ou restaurant, où les tables sont partagées. Je remarque à plusieurs reprises qu’ici, les tables sont souvent occupées par deux duos qui, bien que proches physiquement, ignorent totalement celui d’à côté, chacun conservant tacitement une distance jugée convenable et paraissant évoluer dans une bulle aux contours transparents mais bien délimités. Promiscuité physique et éloignement semblent donc coexister naturellement dans ces espaces partagés. Occuper l’espace public suppose de faire avec l’autre et relève donc du partage, une notion qui semble ici, bien intégrée par les usagers.

Habiter le lieu : de l’inconnu au familier

Au fil de mes balades, je me familiarise peu à peu avec le lieu et définis des espaces de repos qui me conviennent mieux que d’autres. Peut-être est-ce également dû au fait de voir des usagers évoluer ici, et ce, à diverses fins : circulation à pied ou à vélo, discussion, musique jouée ou écoutée, répétitions de danse et séances photos, pique-nique, lecture, bronzage… Cette diversité, gage de dynamisme et de vitalité, me parait être également un signe d’appropriation. Le sentiment de familiarité se construit souvent avec le vécu. N’est-ce pas le temps passé dans un lieu qui forge son identité dans nos imaginaires ? De ces expériences naissent ensuite des images mentales qui, lentement façonnées par les heures, deviennent tranches de mémoire, souvenirs. Ces fragiles traces de temps porteuses d’une poésie mélancolique créent un lien entre l’humain et le lieu transformé. Il ne s’agit plus seulement d’occuper un espace quelconque, mais d’entretenir un rapport émotionnel au lieu, de faire l’expérience d’une appropriation nécessaire au sentiment d’habiter. 

A mon sens, un mobilier plus adapté à des longues haltes (notamment des sièges avec dossiers et des zones permettant de se protéger du soleil ou des intempéries), et plus de temps, seraient bénéfiques pour que ce lieu occupe pleinement ses deux véritables fonctions : passage et repos. L’expérience de l’éphémère ne s’ancre, par définition, pas dans la continuité, et comporte donc un aspect superficiel qui ne permet pas toujours d’exploiter le plein potentiel des aménagements.

Faire la ville, c’est aussi la rêver avant de la vivre. Laisser interagir passé et présent, réalité et imagination pour cueillir dans leur instantanéité d’éphémères éclats urbains. Faire l’expérience de moments, c’est aussi songer à les pérenniser, peut-être. Tenter de trouver sa place sur ces espaces, vouloir en inventer d’autres, parfois juste en les expérimentant différemment, changer de lieu tout en demeurant au même endroit, c’est vivre un voyage.

Circularité et parallélisme : les formes de la ville

Savoir la ville : une cartographie mentale qui se dessine peu à peu.

Un soir, un automobiliste arrivant de Saint-Cyprien s’engage sur le pont. Il réalise son erreur, sans doute, car la voiture s’arrête. Durant quelques instants, le véhicule demeure immobile, puis le conducteur se décide à traverser le pont en roulant au pas sur la piste cyclable. Cette anecdote pose, à mon sens, la question des indications de circulation et de leurs rapports au temps : la communication à ce sujet a-t-elle été suffisante et/ou effectuée via les canaux les mieux adaptés ? Modifier les usages d’un espace pour quelques semaines seulement, est-ce suffisant pour permettre aux usagers d’intégrer les nouvelles règles ? Le risque n’est-il pas de les désorienter ?

J’ai le sentiment que circuler dans la ville suppose souvent d’avoir intégré une cartographie mentale qui, aux abords de notre conscience, sert de trame à nos déplacements. Quand on habite un lieu, la plupart du temps, on ne réfléchit pas à nos trajets quotidiens, on les sait, d’un savoir pluriel qui s’est construit avec le temps pour devenir tissu de connaissances naturelles, instinctives. Ainsi, on peut concevoir la ville comme une trame faite de multiples points invisibles que chacun de nous s’approprie mentalement, sans être le seul à le faire et sans savoir qui a fait de même. Chacun possède sa carte mentale, plus ou moins consciente, de lieux familiers. C’est en partie, je crois, ce qui fait le « chez soi », et participe également au vivre-ensemble. 

La question des usages de la chaussée se pose donc, à mon sens, en termes de temporalité, et dans ce cas, de rapport à l’éphémère : suffit-il de quelques semaines pour que les usagers intègrent les nouvelles règles, et ce, parfois après des années d’habitudes totalement différentes ? 

En terminant cet écrit, j’apprends que l’expérience va se prolonger jusqu’au 18 septembre…

Et vous, quelle expérience éphémère avez-vous vécue sur ce pont ?

Ecrivez-leur : Projet d’aménagement Rive gauche – Rive droite – Je participe ! (toulouse.fr)

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